« L’orientalisme » et la « renaissance orientale », d’après les titres des ouvrages d’E. Said (1978) et de R. Schwab (1950), constituent généralement les deux pôles d’interprétation concurrents pour saisir la perception de l’islam en Europe depuis le XVIIIe siècle : selon le premier, dans lequel on peut ranger des écrits allant de Bossuet à Renan, en passant par Montesquieu et Tocqueville, les écrits savants et philosophiques sur l’Orient musulman expriment et accompagnent les entreprises hégémoniques des puissances occidentales de l’époque. L’islam y est à la fois fanatisme et despotisme, barbarie et imposture qui n’a pu se diffuser que par les armes. S’il est surtout question de l’Inde et de l’Allemagne dans l’ouvrage de Schwab, il n’est pourtant pas difficile de trouver, à l’inverse, des textes qui, de Bayle et Boulainvilliers jusqu’aux Saint-Simoniens, à Lamartine ou Nerval, ont vu dans l’islam, au choix, un exemple de tolérance, de religion rationnelle, moins soumise au pouvoir des prêtres voire moins idolâtre que le christianisme, ou une source d’inspiration pour un renouvellement spirituel et poétique. Contrairement à ce que certaines lectures partielles et partiales pourraient suggérer, Voltaire serait d’ailleurs à ranger plutôt dans cette seconde catégorie. Dans ce cours, nous chercherons cependant à dépasser l’opposition binaire de ces deux schèmes interprétatifs. Les deux prennent acte de l’européocentrisme de ces réceptions, où l’islam est toujours interprété à l’aune de débats européens. Les deux ont aussi en commun de montrer que les dimensions religieuse, politique et civilisationnelle sont inséparables dès lors qu’il s’agit d’islam. Enfin, les deux montrent que la différence religieuse fonde une frontière civilisationnelle, et ce malgré la présence historique de l’islam en Europe. Ainsi, les interprétations de l’islam en Europe permettent d’interroger les rapports entre Europe et Chrétienté, et partant la nature du rapport entre frontières religieuses, politiques et civilisationnelles. Pour des raisons pratiques, nous nous en tiendrons essentiellement à un corpus français, sans nous interdire des incursions dans les domaines allemands et anglais.
- Enseignant éditeur: Yuva Ayse
- être capable d'analyser les débats contemporains sur le rapport entre Europe et "monde musulman" dans leurs dimensions multiples.
- acquérir la connaissance de textes philosophiques français (et plus marginalement, allemands et anglais) traitant de ces questions. C'est donc en définitive une meilleure connaissance de la philosophie des Lumières et de la philosophie du XIXe siècle qui est visée.
Séance 1 : Introduction philosophique et historique générale. Remonter du débat contemporain aux jalons historiques des visions de l’islam en Europe.
Séance 2 : Bayle et Boulainvilliers, La Vie de Mahomed ; Barthélémy d’Herbelot, La bibliothèque orientale. L’éloge de l’islam, envers de la critique du christianisme.
Séance 3 : Autour de l’Abbé de Saint-Pierre : l’islam et les projets de paix en Europe. parler des projets européens en général (XVIIIe-XIXe siècle) et le fait qu’ils reposent ou non sur la Chrétienté.
Séance 4 : Voltaire en défenseur inattendu de l’islam.
Séance 5 : Diderot, d’Holbach, Helvétius. Le Traité des trois imposteurs. Islam et fanatisme.
Séance 5 : La traduction du Coran par Savary et les récits de voyage en Perse et dans l’Empire Ottoman. Islam et tolérance.
Séance 6 : Rousseau vs Montesquieu. Islam, religion civile et despotisme.
Séance 7 : acteurs de la Révolution française. Volney, Anacharsis Cloots, Condorcet, Staël. Islam et progrès historiques.
Séance 8 : Autour de l’expédition de Bonaparte en Egypte ; l’islam dans « l’orientalisme » savant. S. de Sacy et l’institutionnalisation de l’orientalisme.
Séance 9 : Autour de l’indépendance de la Grèce ; l’islam pris dans un conflit de civilisations (Byron, Chateaubriand etc.).
Séance 10 : Goethe, Saint-Simon, Hugo, Lamartine, Nerval. L’islam dans la « renaissance orientale » ?
Séance 11 : La conquête de l’Algérie : islam et colonisation. Guizot, Tocqueville, Le Chatellier
Séance 12 : Renan : critique du christianisme et critique de l’islam.
Séance 13 : La réponse d’Al Afghani à Renan. Vision en retour des auteurs musulmans turcs et arabes de la fin du XIXe siècle. Conclusion.
Licence de philosophie. Aucun prérequis spécifique concernant la philosophie des religions ou la connaissance des textes religieux.
Explication de texte sous forme d'un devoir surveillé de 4h. La date doit en être fixée en concertation avec les étudiant(e)s