Faits et valeurs appartiennent-ils à des champs épistémiques distincts ? Nos affirmations portant sur des faits engagent-elles des justifications d’ordre objectif et purement rationnel ? À l’inverse, nos jugements de valeur relèvent-ils de la subjectivité et de l’émotion ? Nos descriptions sont-elles séparables de nos évaluations ? Lorsque j’affirme qu’une personne est « cruelle » ou « courageuse », suis-je en train de produire une description factuelle, un jugement de valeur, ou les deux ?
Ces questions ne sont pas nouvelles : dans un passage célèbre du Traité de la nature humaine, Hume remarque déjà qu’on glisse insensiblement de ce qui est à ce qui doit être, et c’est de là que la tradition a tiré ce qu’on appelle la « loi de Hume ». Mais c’est au XXᵉ siècle qu’elles se cristallisent, en philosophie comme dans les sciences sociales, autour de l’idée d’une séparation – ou, au contraire, d’un lien – entre faits et valeurs.
Ce cours introduira aux textes qui ont établi cette dichotomie et qui en ont tiré les conséquences pour le discours moral et son lien avec la connaissance, de la réfutation du « sophisme naturaliste » chez Moore aux thèses émotivistes et prescriptivistes (Ayer, Stevenson, Hare), puis aux critiques qui lui ont été adressées (Murdoch, Anscombe, Foot, Putnam, Williams, McDowell). On se demandera ce qu’une telle séparation présuppose : qu’est-ce qu’un fait, et que pouvons-nous connaître ? C’est dans le langage que nous l’examinerons d’abord, à travers la distinction entre termes descriptifs et termes évaluatifs et le cas des concepts « fins » et « épais ». On mettra ensuite ces analyses à l’épreuve d’exemples précis, notamment celui du concept d’« être humain » en éthique et en bioéthique, tel qu’il est mobilisé aussi bien par ceux et celles qui lui refusent toute portée morale propre (Singer, McMahan) que par ceux et celles qui en font un lieu de réflexion morale (Diamond, Kittay).
Une question traversera l’ensemble du cours, celle du lien entre éthique et épistémologie : si nos descriptions ne sont jamais moralement inertes, quel genre de responsabilité, s’il y en a une, les accompagne ? C’est par là que le problème rejoint celui des sciences humaines et sociales dont les descriptions pourraient engager, elles aussi, bien plus que des faits neutres.
- Enseignant éditeur: Boldrini Miranda